Mobilier urbain subversif

Posted in Écologies on 29.06.2009 by scriptopolis

subversif

– Paris. Mai 2009 –

L’occupation graphique des trottoirs est désormais un classique des cortèges de contestation, le manifestant au milieu de la chaussée n’est pas seulement celui qui expose ses revendications, en chantant ou en portant un autocollant, une pancarte, mais il est aussi spectateur et lecteur de pancartes et banderoles d’autres, ceux derrière lui bien sûr, mais aussi ceux qui sont accrochés de part et d’autre du cortège, d’un arbre à une cabine téléphonique ou sur un abri bus.
Cette distribution de l’espace de la rue affecte le sens même de la manifestation ; autrefois le rapport avec le dehors se faisait par un cordon de S.O. (service d’ordre) reconnaissable par son brassard et son casque. Désormais, le cortège est bordé par des écrits (banderoles et affiches) qui le protège et le redouble. La ville parcourue est ainsi un espace balisé, préparé avec son mobilier propre ; les panneaux sont détournés, les toilettes publiques, les colonnes Morris, les kiosques à journaux ou les abris bus sont transformés en stand militants où l’on vend tee shirts et DVD mais aussi boissons et sandwiches, des étals où sont distribués tracts, autocollants et affiches. Parfois le télescopage est insolite comme cette adresse aux femmes de la manifestation.

Toute de suite

Posted in Mots d'ordre on 26.06.2009 by scriptopolis

now

– M6 (Lancaster – Manchester). Avril 2009 –

Plier, déplier. Deux opérations fondatrices de tout monde commun.
Que dit un panneau « virage dangereux » ? Que fait-il ? Qu’y trouve-t-on replié ? La question est éminemment difficile et le vaste territoire de ses réponses dit beaucoup sur ce que c’est qu’une société. On pourrait, pour savoir, faire des expériences. Demander le plus simplement possible à celui qui le croise ce qu’il en pense. Peut-être que le panneau avertit et déclenche ainsi des stratégies. Ou brancher des sondes sur les conducteurs. Et mesurer leurs mouvements, leur rythme cardiaque, leur transpiration. Peut-être que le panneau met dans un certain état et prépare ainsi à la délicate manipulation du volant, de la pédale de frein, voire du débrayage. Si l’on oublie un peu l’éthique, on pourrait aussi observer le même genre de comportement lors du passage d’un virage dangereux dont on aurait enlevé le panneau annonciateur. Au nombre d’accidents, de dérapages, on saurait ce que vaut le dit panneau.
Ou alors, on peut partir. Faire encore une fois advenir un petit décalage, quelques kilomètres et les objets d’une autre culture. Car chez d’autres toute cette ambiguïté n’est pas très appréciée. Il faut préciser. Et là, le panneau n’apparaît pas seulement tourné, si l’on ose dire, vers la suite. Il n’est pas tant à lire au futur qu’au présent. À l’impératif. Le panneau invite à freiner maintenant, c’est-à-dire ici.

Direction : les craies des Arts et Métiers 2

Posted in Circulations, Instruments on 24.06.2009 by scriptopolis

tableaucraiecnam

– Paris. Juin 2009 –

La fin de l’année universitaire approche, mais avant les vacances, il faut penser à se réinscrire. L’asocial, étudiant prévoyant malgré tout, est venu retirer un dossier d’inscription pour l’année prochaine. Le voici de retour au CNAM où nous avons déjà eu l’occasion d’insister sur l’abondance d’un instrument d’écriture : les craies.
Face à ce tableau en liège, il s’attendait à trouver au moins une affiche fermement accrochée qui pourrait l’aider dans sa quête. À la place, il est devant une multitude d’écrits réalisés à la craie. Étrange usage des instruments dans cette institution se dit-il : les craies abondent dans les amphis alors que les intervenants se servent d’un vidéo-projecteur ; les tableaux en liège destinés à des feuilles et des punaises sont criblés d’inscriptions difficilement effaçables.
La prolifération est manifeste, mais c’est davantage la superposition qui dérange l’asocial ici. Les écrits et les flèches provoquent des hésitations et le doute s’installe. Dans quelle direction faut-il aller pour retirer les dossiers ? Comment faire le tri entre ces multiples inscriptions ? Comment transformer une foule d’écrits en une information pertinente ?
Une solution serait bien entendu de demander à d’autres personnes présentes sur les lieux. Une posture que redoute particulièrement l’asocial. Préférant interagir avec les écrits qu’il rencontre, il commence à mieux scruter la composition graphique que ce tableau lui met sous les yeux. Plusieurs flèches et différentes couleurs s’entrelacent, mais l’assemblage des mots “retrait des dossiers” et de la flèche en rose au dessous réalise une unité plus saillante que la flèche blanche. Il semble donc que le bureau pour les réinscriptions se trouve vers la droite. Même si c’est aussi la direction de la surprise partie de maman. Après tout, un peu de détente ne peut pas faire de mal une fois que le dossier sera retiré.
Après 6 mois de formation, l’asocial se fait donc progressivement scriptopolien. Cela ne résout pas tous les problèmes, mais l’effet d’apprentissage est notable (une aubaine pour un lieu comme le CNAM !) : il peut désormais se diriger en faisant sens de diverses inscriptions.

Manipulation

Posted in Énonciations on 22.06.2009 by scriptopolis

blogenvolés

– Paris. Place Denfert-Rochereau. 1er mai 2009 –

Les places sont dans les manifestations des lieux où soudain l’ordre du défilé est mis à mal ; des organisations se côtoient pendant quelques instants, des banderoles soudain se jouxtent formant un discours étrange pour le promeneur solitaire qui traverse alors cet espace partagé, mais aussi pour tout manifestant pris dans ce dispositif d’exposition qu’est la manifestation.
Cette impression est d’autant plus forte que la place est comme une clairière dans la manifestation urbaine, le ciel devient immense donnant d’un coup un aspect incroyablement épique à l’événement. La manifestation n’est plus seulement portée par l’espace de la ville mais aussi par le ciel témoin de toutes les luttes du passé.
Ce vendredi 1er mai 2009, on pouvait faire l’expérience de ce phénomène en croisant sur quelques dizaines de mètres un groupe de militant anarchiste se réclamant de ceux de l’Espagne de 36, une organisation guevariste radicale ou encore un syndicaliste chrétien. Mais avec la présence de cette banderole jaune tendue non loin des catacombes sur laquelle figuraient rien moins que Staline, brusquement un malaise nous prenait ; d’autant plus qu’elle avait été placée dans la perspective du lion de Belfort … captation de l’espace et de la mémoire pour élever un monument à la gloire d’un dictateur : « Vive le marxisme léninisme ! » pour ne pas voir dans ce ciel de Paris les millions de mort du stalinisme.

Disparition

Posted in Écologies, Matières, Preuves on 19.06.2009 by scriptopolis

Ticket

– Saint-Viance. Mars 2009 –

La confiance que l’on fait aux choses de l’écrit semble pliée dans un grand nombre de qualités. Cela se ressent tout particulièrement lorsque des relations contractuelles sont en jeu. Le paiement lui-même évidemment est tout écrit, quelle que soit sa forme. Il est d’ailleurs rarement accompli par le seul échange graphique, qu’il soit fait en « liquide », par chèque ou carte bancaire. Le ticket qui prouve l’acte d’achat vient par exemple consolider l’événement, surtout parce qu’il peut en témoigner et donc le déplacer dans le temps.
Aujourd’hui, le monde marchand donne aussi parfois lieu à la circulation d’autres sortes d’écrits, souvent une série mystérieuse de chiffres et de lettres, qui transportent, non plus le souvenir d’un acte, mais la possibilité de sa clôture. Le code de réservation de votre train fait foi de votre paiement, mais vous permet aussi d’émettre votre billet, puis de bénéficier effectivement du service de transport.
Or, on le sait bien, plus la chaîne est longue, plus elle est fragile. Et l’on trouve parfois, comme ici sur ce ticket d’activation d’un crédit de communication sur mobile, un rappel qui opère comme un réveil brutal. Et qui raconte finalement ce que nous avons vu ici de nombreuses fois. Des écrits peuvent mourir. Ne vous endormez pas sur votre confiance aveugle. Vous avez un code, ce que certains appelleraient volontiers une information, mais elle pourrait disparaître sans que vous vous en rendiez compte. Parce que ce code est aussi encre et papier. Et cette encre sur ce ticket qui pourrait mal la retenir pourrait effacer votre paiement en se désagrégeant. Bien présent sur les lignes de votre compte bancaire, mais, pour le coup, sans objet.

Les mains bien en vue

Posted in Circulations, Modes d'emploi on 17.06.2009 by scriptopolis

deuxroues

– Vanves. Mai 2009 –

Les deux roues sont des moyens de locomotion qui sollicitent différentes parties du corps : les pieds pour avancer, les mains pour conduire… et les yeux pour regarder où l’on va. Certains, devenus experts au fil du temps, arrivent à pédaler sans les mains ; d’autres en font même une passion, voire une profession : pilotes de freestyle motocross ou de street bmx s’entraînent quotidiennement à lâcher les pieds et les mains tout en restant sur leurs deux roues ; de même, les coursiers en tout genre font des pieds et des mains pour optimiser au maximum leurs trajets.
Heureusement pour les autres, bien plus nombreux, des rappels sont régulièrement réalisés sous forme de panneaux pour éviter les égratignures ou les accidents plus graves. Au cas où les cyclistes et les motards oublient, suite à un manque d’attention inopiné, que la conduite d’un deux roues s’effectue à la main…
Un tel panneau constitue-t-il une forme d’extension des débats actuels sur la sécurité au volant ? La question est posée. Car loin d’être cantonnée à l’obligation de boucler sa ceinture et au volume d’alcool ingurgité par les conducteurs, la politique de sécurité actuelle embrasse désormais d’autres éléments qui sont susceptibles de troubler l’attention des automobilistes. L’usage des téléphones portables certes, mais aussi l’équipement en dispositif de navigation GSP, toute forme de distraction musicale, voire la présence même de passagers un peu trop bavards sont des candidats potentiels pour le permis à points. L’attention est devenue le mot d’ordre des chevaliers des temps modernes.

Le mur d’en face

Posted in Écologies on 15.06.2009 by scriptopolis

boglemurd'enface

– Paris. Mai 2009 –

L’administration pénitentiaire ferme les établissements du centre-ville ; à Lyon, les prisons de Saint-Joseph et Saint-Paul sont désormais vides ; à Paris, la Santé demeure, même si une partie est désaffectée. À proximité de ces lieux d’enfermement, il y avait, il y a vingt ans encore, des cafés qui servaient aux familles, et à tous ceux qui avaient affaire avec la prison, de point de rendez-vous. Dans ces cafés dont l’un s’appelait ironiquement « ici c’est mieux qu’en face », on pouvait avoir des informations sur ce qui se passait dedans, des nouvelles de l’état du règlement, des conseils sur la confection d’un colis alimentaire ; parfois on pouvait faire passer un message. Ces petits établissements-ressources ont fermé, restent des immeubles dont l’administration conserve très soigneusement les plans et beaucoup de murs, des murs qui font face aux murs de la prison.
Sur ceux-là, après le passage d’un cortège — en 68 et ensuite la place Denfert a été un haut-lieu de rassemblement —, il arrive qu’un slogan ait été peint. Immédiatement, avec les véhicules de la propreté parisienne, on nettoie la tache d’un coup de rouleau ; boulevard Arago, l’écrit est banni. L’enceinte de la prison est imprenable par l’écrit mais le mur d’en face doit aussi faire miroir : de sa cellule, le détenu doit voir le mur gris : redoublement de l’enfermement par l’absence d’écrit.